L’éducation à la citoyenneté numérique ne peut plus attendre

Publié par Maude Ladrière — psychopédagogue, thérapeute familiale et sexologue clinicienne à Éghezée

Pendant quatre jours, du 2 au 5 juillet, j’ai eu le privilège de participer à une supervision consacrée à l’éducation à la citoyenneté numérique, animée par Virginie Tyou, fondatrice de l’ASBL « Philosophie Cliky », dont j’ai le plaisir d’être membre.

Ces journées avaient un objectif clair : préparer la rentrée scolaire et finaliser une série de nouveaux outils pédagogiques destinés aux enseignants, aux parents et à tous les professionnels qui accompagnent les enfants et les adolescents dans leur rapport au numérique.

Je repars de ces quatre jours avec une conviction renforcée, et quelques questions que je veux poser ici, honnêtement.

Sommaire

Qu’est-ce que l’éducation à la citoyenneté numérique ?

Commençons par le commencement, parce que le terme est souvent employé sans être défini.

L’éducation à la citoyenneté numérique, c’est apprendre à vivre ensemble dans un monde connecté. Ce n’est pas un cours d’informatique. Ce n’est pas apprendre à cliquer au bon endroit ou à maîtriser tel logiciel.

C’est aider un enfant à comprendre ses émotions face à un écran, à respecter son intimité et celle des autres, à développer son esprit critique, à reconnaître les mécanismes qui cherchent à capter son attention, et à construire des relations saines — dans le monde réel comme dans le monde numérique.

Autrement dit : la citoyenneté numérique ne se résume pas à savoir utiliser un ordinateur. Elle consiste à apprendre à être soi, et à être avec les autres, dans un environnement où le numérique est partout.

Cette distinction n’est pas un détail. Elle change tout ce qui suit.

Quatre jours de supervision chez Philosophie Cliky

Revenons à ces quatre jours de travail.

Nous étions réunis autour d’un objectif très concret : préparer la rentrée et finaliser des outils réellement utilisables par celles et ceux qui sont au contact des enfants. Pas des théories. Des supports que l’on peut poser sur une table, en classe, à la crèche ou à la maison, et utiliser dès le lendemain.

Cette actualité fait écho à une autre annonce importante. Le Gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles vient d’adopter un dispositif ambitieux visant à renforcer les compétences numériques des enseignants. C’est une excellente nouvelle. Mais elle soulève aussi plusieurs questions essentielles, et je préfère les poser plutôt que de les taire.

Une avancée politique indispensable

Soyons justes : cette réforme va dans la bonne direction, et il faut le dire clairement.

À partir de la rentrée 2026-2027, jusqu’à 20 000 enseignants bénéficieront d’une formation leur permettant d’acquérir les compétences numériques définies par le référentiel européen DigComp : recherche d’information, collaboration, création de contenus, usage responsable, résolution de problèmes et compréhension des enjeux liés à l’intelligence artificielle.

Cette mesure représente un investissement de 20 millions d’euros. Elle accompagne également l’introduction de deux périodes hebdomadaires consacrées au numérique en première secondaire.

Je ne peux que saluer cette initiative. Former les enseignants constitue une étape indispensable si nous voulons préparer les jeunes à évoluer dans une société profondément transformée par le numérique. On ne peut pas demander à un adulte d’accompagner un enfant sur un terrain qu’il ne connaît pas lui-même.

Il faut aussi reconnaître le courage qu’il y a à investir sur le long terme dans un domaine où les résultats ne se mesurent pas en une année. Former 20 000 enseignants, ce n’est pas produire un effet spectaculaire pour la photo. C’est semer quelque chose qui portera ses fruits sur toute une génération d’élèves. Ce type de décision, patient et structurel, est exactement celui dont l’éducation a besoin.

Donc oui : c’est un pas nécessaire. Mais un pas n’est pas une destination.

Une réforme qui arrive tard

Voici ma première réserve, et elle est importante.

Si cette réforme va dans la bonne direction, elle arrive aussi avec plusieurs années de retard.

Les enfants ne découvrent pas les écrans à 12 ans.

Ils grandissent aujourd’hui dans un environnement numérique dès leurs premiers mois de vie. Les premières vidéos, les premières applications, les premières photos partagées, les premiers échanges numériques construisent déjà leur rapport au monde, aux autres et à eux-mêmes. Bien avant l’école secondaire. Bien avant qu’on ne leur explique quoi que ce soit.

Attendre l’entrée en première secondaire pour commencer une véritable éducation à la citoyenneté numérique, c’est intervenir lorsque de nombreuses habitudes sont déjà installées. Or, dans mon travail de psychopédagogue, je le constate chaque semaine : il est toujours plus difficile de défaire une habitude que de l’accompagner dès le départ.

Ce n’est pas une critique de la réforme. C’est un appel à ne pas s’arrêter là.

L’éducation au numérique commence dès la petite enfance

Durant cette supervision, nous avons découvert plusieurs outils qui seront disponibles dès la rentrée. Et ce qui me touche, c’est qu’ils s’adressent aux plus petits — là où presque tout se joue.

Parmi ces outils :

  • des cartes pédagogiques accompagnées de guides d’animation, pour les enseignants, les parents et le secteur associatif ;
  • des albums jeunesse permettant d’aborder le numérique dès les classes maternelles, avec des mots et des images adaptés à l’âge des enfants ;
  • des outils destinés aux tout-petits, inspirés notamment du remarquable travail de l’association française Les Chiffons Siphonnés, qui développe entre autres des tapis de jeux favorisant les apprentissages autour des émotions, de la relation et du numérique.

Ces outils poursuivent tous une même ambition : faire de l’éducation au numérique une véritable éducation humaine.

Car avant de parler d’intelligence artificielle, d’algorithmes ou de cybersécurité, il faut apprendre aux enfants à comprendre leurs émotions, à respecter leur intimité, à développer leur esprit critique, à identifier les mécanismes d’influence, et à construire des relations saines. Le reste vient ensuite, et vient mieux, quand ces fondations sont posées.

C’est exactement dans cet esprit que je reçois, dans mon cabinet, les familles qui s’interrogent sur la place des écrans à la maison. Vous pouvez découvrir cet accompagnement sur ma page dédiée à l’éducation au numérique et à la gestion des écrans.

La vraie question n’est pas technique

J’en arrive à ce qui me préoccupe le plus.

Je m’interroge davantage sur le contenu des futures formations que sur leur existence.

Parlera-t-on uniquement d’outils numériques ? Ou prendra-t-on aussi le temps d’aborder les dimensions psychologiques, émotionnelles, relationnelles et éducatives du numérique ?

Former à l’utilisation d’un logiciel est utile. Former à accompagner un enfant dans la construction de son identité numérique est essentiel. Ce n’est pas la même chose, et l’un ne remplace pas l’autre.

Un enfant qui sait ouvrir dix applications mais qui ne sait pas ce qu’il ressent quand il se compare aux autres en ligne n’est pas un enfant « équipé ». Un adolescent qui maîtrise tous les réglages de son téléphone mais qui ne perçoit pas les mécanismes qui le retiennent des heures durant n’est pas protégé.

La question centrale n’est donc pas « comment ça marche ? ». Elle est « qu’est-ce que ça me fait, et qu’est-ce que je choisis d’en faire ? ». C’est une question émotionnelle et relationnelle avant d’être technique. Et c’est précisément là que mon métier de psychopédagogue rencontre ces enjeux.

Je le vois avec les familles que je reçois : les difficultés liées aux écrans ne sont presque jamais « que » des difficultés d’écran. Derrière un adolescent scotché à son téléphone, il y a souvent une manière de fuir une émotion, de chercher une reconnaissance, ou de combler un vide relationnel. Derrière un jeune enfant qui hurle quand on éteint la tablette, il y a un cerveau encore immature confronté à une frustration qu’il n’a pas les moyens de réguler seul. Répondre uniquement par la technique — un contrôle parental, une limite de minutes — c’est traiter le symptôme sans jamais toucher à ce qui le nourrit.

C’est pour cela que je plaide pour que les futures formations n’oublient pas cette dimension. On ne protège pas un enfant en lui apprenant seulement à se méfier. On le protège en l’aidant à se connaître.

Ce que vous pouvez faire, à la maison, dès aujourd’hui

Vous êtes parent et vous vous demandez par où commencer ? Vous n’avez pas besoin d’attendre une réforme pour agir. Voici quelques repères simples, tirés de ma pratique.

Parlez de ce qui se passe à l’écran, pas seulement du temps passé. « Tu as regardé quoi ? Tu as ressenti quoi ? » ouvre bien plus de portes que « éteins ça ». L’enjeu n’est pas seulement le compteur de minutes, c’est le sens de ce qui est vécu.

Montrez l’exemple. Un enfant apprend en observant. Notre propre rapport au téléphone — à table, dans la voiture, le soir — lui parle bien plus fort que nos consignes. C’est parfois inconfortable à entendre, mais c’est vrai.

Nommez les émotions. La frustration quand on doit arrêter, l’excitation d’une notification, la comparaison qui pique un peu : mettre des mots dessus aide l’enfant à ne pas être submergé par ce qu’il ne comprend pas encore.

Restez un adulte disponible, pas seulement un contrôleur. Les règles ont leur place. Mais un enfant qui sait qu’il peut venir vous parler d’un contenu qui l’a dérangé, sans être puni pour cela, est un enfant mieux protégé qu’un enfant surveillé.

Adaptez à l’âge. Ce qui vaut pour un enfant de 4 ans ne vaut pas pour un adolescent de 14 ans. L’accompagnement se transforme à mesure qu’il grandit — il ne disparaît pas.

Ces repères ne remplacent pas un accompagnement personnalisé lorsque la situation devient tendue. Quand les écrans deviennent un champ de bataille familial, un coaching parental permet de sortir du rapport de force et de retrouver un dialogue apaisé. Et lorsque les tensions débordent sur toute la dynamique du foyer, la thérapie familiale offre un espace pour remettre les choses à plat, ensemble.

Deux associations engagées sur le terrain

Depuis plusieurs années, j’ai la chance de m’investir au sein de deux associations qui développent des formations destinées aux enseignants, aux parents et aux professionnels.

Philosophie Cliky développe une approche éducative centrée sur les émotions, le développement de l’esprit critique et l’accompagnement des usages numériques dès les classes maternelles — et même dès la crèche. C’est cette approche, profondément humaine, qui m’a convaincue d’en devenir membre.

Citoyens Numériques rassemble des experts issus des mondes de l’éducation, de la santé, de la recherche et des pouvoirs publics, afin de promouvoir une véritable culture de la citoyenneté numérique.

Je vous invite vivement à découvrir leurs travaux et leurs nombreuses ressources. Je partagerai également, dans les prochaines semaines, les nouveaux outils développés avec Virginie Tyou et son équipe.

Rendez-vous le 23 novembre

Vous pouvez d’ores et déjà réserver la date.

Le 23 novembre prochain se tiendra la deuxième édition du Forum de l’Éducation à la Citoyenneté Numérique, organisé par Citoyens Numériques.

Cette journée rassemblera des acteurs majeurs du secteur : associations, chercheurs, professionnels de la santé mentale, enseignants, décideurs politiques et représentants institutionnels. Virginie Tyou y présentera notamment les nouveaux outils pédagogiques développés cette année.

Plusieurs responsables politiques et institutionnels devraient également venir partager les avancées réalisées en matière d’éducation au numérique, de protection des mineurs, de santé mentale et d’accompagnement des familles.

Parce que la citoyenneté numérique n’est plus un sujet de demain. Elle est déjà l’un des plus grands défis éducatifs d’aujourd’hui.

Si, en attendant, la place des écrans à la maison vous pèse ou vous inquiète, sachez qu’il n’y a pas de bonne ou de mauvaise raison d’en parler. Vous pouvez prendre rendez-vous quand vous le souhaitez — nous en discuterons ensemble, simplement.

Questions fréquentes (FAQ)

À quel âge commencer l’éducation au numérique d’un enfant ?

Dès la petite enfance. Les enfants sont exposés aux écrans dès leurs premiers mois, souvent avant même de savoir parler. Attendre 12 ans, c’est intervenir une fois que de nombreuses habitudes sont déjà installées. L’éducation au numérique la plus efficace accompagne l’enfant dès le départ, avec des mots et des outils adaptés à son âge.

Quelle est la différence entre apprendre à utiliser le numérique et l’éducation à la citoyenneté numérique ?

Apprendre à utiliser le numérique, c’est maîtriser des outils : ouvrir une application, faire une recherche, régler un appareil. L’éducation à la citoyenneté numérique va bien plus loin : elle apprend à comprendre ses émotions face aux écrans, à protéger son intimité, à développer son esprit critique et à construire des relations saines. La première est technique. La seconde est humaine.

Qu’est-ce que le référentiel DigComp ?

DigComp est le cadre européen de référence des compétences numériques. Il définit ce qu’un citoyen devrait savoir faire : rechercher de l’information, collaborer, créer des contenus, adopter un usage responsable, résoudre des problèmes et comprendre les enjeux de l’intelligence artificielle. C’est ce référentiel qui servira de base à la formation des enseignants en Fédération Wallonie-Bruxelles à partir de 2026-2027.

Combien de temps d’écran est acceptable pour un enfant ?

Il n’existe pas de chiffre magique valable pour tous les enfants. Le temps d’écran compte, mais le contenu et le contexte comptent tout autant. Un enfant accompagné, à qui l’on parle de ce qu’il regarde et de ce qu’il ressent, développe un rapport plus sain aux écrans qu’un enfant simplement chronométré. Chaque famille et chaque enfant sont différents — c’est justement ce que nous travaillons ensemble en consultation.

Les écrans sont devenus un conflit permanent à la maison. Que faire ?

C’est une situation très fréquente, et vous n’êtes pas seul. Lorsque les écrans deviennent un champ de bataille, l’objectif n’est pas de gagner un rapport de force, mais de rétablir le dialogue. Un accompagnement en coaching parental ou en éducation au numérique et gestion des écrans permet de comprendre ce qui se joue derrière le conflit et de retrouver un équilibre familial.

Comment participer au Forum de l’Éducation à la Citoyenneté Numérique ?

La deuxième édition du Forum, organisée par Citoyens Numériques, se tiendra le 23 novembre. Réservez déjà la date : je partagerai les informations pratiques d’inscription dans les prochaines semaines, ainsi que les nouveaux outils pédagogiques présentés à cette occasion.


Maude Ladrière est psychopédagogue, thérapeute conjugale et familiale, sexologue clinicienne et coach, installée en cabinet privé à Éghezée (Aische-en-Refail), à quelques minutes de Namur et de Gembloux. Elle accompagne enfants, adolescents, adultes, couples et familles depuis plus de 17 ans, et est membre de l’ASBL Philosophie Cliky.

Esto quod es — Sois toi-même.